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RUSSIAN ACADEMY OF SCIENCES INSTITUTE OF PHILOSOPHY LINSTITUT DE PHILOSOPHIE DE LACADEMIE DES SCIENCES DE RUSSIE ...

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Philosophie grecque et religion musulmane Le tawl ou exgse philosophique de la Rvlation La pense ismalienne est entirement construite sur la conviction que le sens apparent et littral (hir) de la Rvlation cache un sens intrieur (bin), qui doit tre dgag par une exgse9. Pour les Ismaliens, le Coran nest pas la pa role ternelle, immuable et incre de Dieu comme laffirme la thologie sun nite de mouvance aarite mais au contraire une composition (talf) due au Prophte, qui bien sr agit sous inspiration divine10. Soutenu par cette inspiration (tayd), lintellect du Prophte est en mesure de saisir la science profonde (al ikma al-blia) qui concerne les ralits spirituelles soustraites la perception des sens. Mais, sous la contrainte de la langue qui ne permet pas dexprimer di rectement ce qui chappe aux sens et la perception, Muammad a t oblig, lors de la rdaction du Coran, de recourir des symboles sensibles (amila massa)11. En outre, il a d tenir compte des capacits intellectuelles du peuple auquel il adressa le message divin. Or, selon lIsmalien persan Ab Yaqb al Siistn (m. vers 971), le milieu dans lequel lislam apparut, celui des tribus arabes du dsert, ne se distinguait pas par un niveau intellectuel particulirement lev, en comparaison du moins avec les peuples voisins, Grecs et Persans.

Dots dune intelligence vive et dune finesse desprit peu commune, qui se tra duisent par le dveloppement de sciences subtiles, ces peuples hautement civi liss ne peuvent tre sduits par les symboles parfois grossiers du Coran. Ds lors, ces symboles ncessitent une exgse qui reconduit (awwala) le sens ap parent, littral et obvie (hir) de la Rvlation, son sens cach (bin) et rel12.

Cette dmarche de reconversion est appele tawl. Le message divin ayant t habill et masqu, lors de sa descente (tanzl) dans le monde, sous une enveloppe extrieure et matrielle, le tawl aura pour tche de dgager le bin de ce sub strat et de le reconduire sa signification originelle13.

La distinction entre hir et bin, pierre dangle du shiisme, joue galement un rle prpondrant dans le soufisme et la falsafa. Voir: De Smet D. Au-del de lapparent: les notions de hir et bin dans lsotrisme musulman // Orientalia Lovaniensia Periodica 25 (1994).

P. 197220;

idem. hir et bin // Servier J. (d.). Dictionnaire critique de lsotrisme. Paris:

1998. P. 13871392.

Habib Feki. Les ides religieuses et philosophiques de lismalisme fatimide (Facult des Lettres et Sciences Humaines de Tunis. 6e Srie: Philosophie-Littrature 13). Tunis: 1978.

P. 278.

amd al-Dn al-Kirmn. Kitb al-Mab f ibt al-imma. d. Muaf lib. Bey routh: 1996. P. 51, 55;

Walker P.E. (ed. and transl.). Master of the Age: An Islamic Treatise on the Necessity of the Imamate (Ismaili Texts and Translations Series 9). LondresNew York:

2007. P. 63, 66 (trad.), 2829, 3132 (d.).

Ab Yaqb al-Siistn. Kitb al-Iftir. d. Ismail Poonawala. Beyrouth: 2000. P. 154;

cf.: idem. Kitb Ibt al-Nubt. d. rif Tmir. Beyrouth: 1982. P. 34;

al-Kirmn.

Mab. P. 56;

Walker. Master of the Age. P. 6667 (trad.), 32 (d.).

Walker P. Early Philosophical Shiism: The Ismaili Neoplatonism of Ab Yaqb al-Sijistn. Cambridge: 1993. P. 128;

Poonawala I. Tawl // Encyclopdie de lIslam. Deux 348 Philosophy of Religion and Kalam * Daniel De Smet Al-Kirmn considre le tawl comme une dmarche exige par la raison, vu que de nombreux versets coraniques, pris la lettre, contredisent les principes les plus lmentaires de la rationalit14. Il en va de mme de certaines prescriptions de la loi, qui sont soit tout fait irrationnelles15, soit en contradiction flagrante avec le Coran16. Dans tous ces cas, une exgse simpose, afin de dgager la ra tionalit cache sous des apparences difficilement conciliables avec les ex igences de la raison.

Si la raison rend le tawl ncessaire, elle forme galement le critre de sa va lidit. En effet, les Ismaliens nont jamais dvelopp dans leurs crits une mthodologie de lexgse, avec des rgles et des normes clairement dfinies.

Au contraire, des exgses divergentes dun mme verset sont courantes et par faitement acceptes, comme en tmoigne une tradition attribue au sixime Imam, afar al-diq: Nous pouvons donner pour un mme mot sept explica tions diffrentes et mme soixante-dix17. Mais le critre absolu auquel toute exgse doit rpondre pour tre valable, demeure la raison, comme latteste clairement al-Kirmn: Lexgse se prsente sous des formes multiples, ce qui en soi nest gure rprhensible, condition quelle ne contredise pas les prin cipes et les rgles de la raison (aql)18.

qui revient alors la tche de dvelopper pareille exgse en conformit avec les exigences de la raison? Al-Kirmn trouve la rponse dans le Coran, S. 3:7: Cest lui qui a fait descendre sur toi le Livre. On y trouve des versets clairs (mukamt) la Mre du Livre et dautres figuratifs (mutabiht).

Ceux dont les curs penchent vers lerreur sattachent ce qui est dit en figures car ils recherchent la discorde et ils sont avides dinterprtations. Mais nul autre que Dieu et ceux qui sont enracins dans la science (al-rsin fi l-ilm) ne con ime dition. Vol. X. P. 418420;

idem. Isml tawl of the Qurn // Rippin A. (d.). Ap proaches to the History of the Interpretation of the Qurn. Oxford: 1988. P. 199, 207.

Il cite en exemple le verset 41: 11. Dieu y est dcrit comme sadressant au ciel et la terre, deux tres inanims. Or, toute personne intelligente et rationnelle sait quil est absurde de parler une chose inanime: seuls les insenss se comportent de la sorte. Sagissant de laction dun fou, de deux choses lune: ou bien Dieu est fou, ou bien la signification relle du verset diffre de son sens obvie. Voir: al-Kirmn. Mab. P. 5354;

Walker. Master of the Age.

P. 65 (trad.), 3031 (d.).

Si quelquun accomplissait les rituels prescrits pour le plerinage La Mecque dans un contexte diffrent, tout le monde le considrerait comme un fou. Voir: al-Kirmn. Mab.

P. 52;

Walker. Master of the Age. P. 64 (trad.), 2930 (d.).

Ainsi, la ara stipule que loncle est financirement responsable pour son neveu dans le cas o celui-ci commet un homicide involontaire;

cette rgle contredit le verset 6:164: Nul ne portera le fardeau dun autre. Voir: al-Kirmn. Mab. P. 53;

Walker. Master of the Age.

P. 64 (trad.), 30 (d.). Cf.: De Smet D. Loi rationnelle et loi impose: Les deux aspects de la ara dans le chiisme ismalien des Xe et XIe sicles // Mlanges de lUniversit Saint Joseph 61 (2008). P. 532533.

Q al-Numn. Ass al-Tawl. d. rif Tmir. Beyrouth: 1960. P. 27.

amd al-Dn al-Kirmn. Al-Risla al-wya f l-layl wa l-nahr// Mamat Rasil al- Kirmn. d. Muaf lib. Beyrouth: 1987. P. 109 (cf.: ibid. P. 103, 106).

Philosophie grecque et religion musulmane nat linterprtation (tawl) du Livre. Ils disent: Nous y croyons19. Lensemble des shiites, les Ismaliens tout comme les Duodcimains, identifient ceux qui sont enracins dans la science avec les Imams, les dpositaires du bin de la Rvlation, auxquels revient le droit de pratiquer et denseigner le tawl20. Tou tefois, la littrature ismalienne regorge de tawls qui nmanent pas directe ment de lImam, mais refltent la pense personnelle des grandes autorits de la dawa ismalienne (comme al-Siistn et al-Kirmn). Par consquent, si le droit dinterprter rationnellement le Coran et la loi est thoriquement le pri vilge de lImam, ce privilge semble dlgu en pratique aux dut, les propa gandistes du mouvement ismalien. En un sens plus large, lexgse peut tre pratique par toute personne soutenue par linspiration (tayd) manant de lIntellect. Le muayyad appartient cette lite dhommes qui reoivent pleine ment linflux de lIntellect cosmique, ce qui leur permet dactualiser leur propre intellect de faon intgrale et de saisir les ralits subtiles caches sous le sens obvie de la Rvlation21.

En un contexte certes diffrent, le philosophe Ibn Rud (Averros, m. en 1198) voque ce mme verset S. 3: 7 pour revendiquer le droit de soumettre les passages quivoques du Livre une exgse afin den extraire le sens profond.

Si le Coran comporte un aspect hir et un aspect bin, cest quil sadresse lensemble des hommes, qui nont pas tous les mmes dispositions innes (fiar), ni les mmes capacits intellectuelles. Les versets quivoques indiquent aux personnes enracines dans la science quune interprtation (tawl) simpose22. Mais dans loptique dAverros, ces enracins dans la science Fidle la tradition shiite, al-Kirmn lit donc: wa m yalamu tawlahu ill Allhu wa l-rsina fi l-ilmi, yaqulna alors que la lecture gnralement admise dans le sunnisme place la virgule aprs Allhu (mais nul autre que Dieu ne connat linterprtation du Livre.

Ceux qui sont enracins dans la science disent:...). Al-Kirmn (Mab. P. 5455;

Walker.

Master of the Age. P. 6566 (trad.), 3132 (d.)) rejette explicitement cette dernire ponctua tion, qui limite le tawl Dieu.

Q al-Numn. Daim al-Islm. d. Asaf Fyzee. Le Caire: 1985. Vol. I. P. 22;

cf.: Walker. Early Philosophical Shiism. P. 125127;

Feki. Ides religieuses. P. 272273.

Walker P. Abu Yaqub al-Sijistani: Intellectual Missionary. Londres: 1996. P. 54;

Poonawala. Isml tawl. P. 203;

De Smet D. Miroir, savoir et manation dans lismalisme fatimide // De Smet D., M. Sebti et G. de Callata (ds.). Miroir et Savoir. La transmission dun thme platonicien, ds Alexandrins la philosophie arabo-musulmane. Actes du colloque in ternational tenu Leuven et Louvain-la-Neuve, les 17 et 18 novembre 2005 (Ancient and Me dieval Philosophy. De Wulf-Mansion Centre. Series 1/XXXVIII). Louvain: 2008. P. 173187.

Sur la notion de tayd, voir: De Smet. Quitude. P. 25, 92, 210, 366.

Ibn Rud. Fal al-Maql. Averros. Discours dcisif (GF 871). d. et trad. Marc Geof froy. Paris: 1996. 23. P. 120123;

28. P. 126129. Dans ce dernier paragraphe, Ibn Rud dfend la mme ponctuation du verset 3:7 qual-Kirmn. Voir: Baffioni C. Antecedenti orien tali per la legittimazione del tawl dei filosofi in Averro? // Di Tolla A.M. (d.). Studi Berberi e Mediterranei: Miscellanea offerta in onore di Luigi Serra (Studi Marebini, N.S. 4). Naples:

2006. P. 131139.

350 Philosophy of Religion and Kalam * Daniel De Smet sont les philosophes pripatticiens, qui clairent la Rvlation laide dAristote23.

Historiquement plus proches de nos auteurs ismaliens que le philosophe de Cordoue, les Iwn al-af partagent nanmoins une conception tout fait ana logue de la nature du Coran. En tant que texte cr par le Prophte24, il com porte un sens obvie et un sens profond, pour autant quil sadresse tous les hommes, dont la majorit ne peuvent saisir que les symboles sensibles, adapts leurs capacits limites de comprhension25. Sur ce point, les Iwn rejoignent al-Siistn en remarquant avec une certaine malice que le Coran a t envoy des bdouins illettrs, contrairement lvangile, destin des peuples cultivs ayant lu les rvlations antrieures et les livres des philosophes26. Ds lors, les nombreux passages obscurs du Coran ncessitent une exgse, qui seffectue par llite des sages, les gens profondment enracins dans la science (encore le verset S. 3: 7!), les seuls qui sont en mesure de comprendre philosophiquement le sens rel de la Rvlation27. En effet, le sage (akm) qui claire le sens profond du Coran grce une inspiration divine (wa) transmise par les anges il sagit dune inspiration analogue au tayd ismalien accomplit le culte phi losophique et mtaphysique28. Ds lors, les enracins dans la science, qui connaissent linterprtation (tawl) des versets et des mystres (...) sont les sages divins et les savants qui sadonnent la philosophie (al-ukam al-rabb nyn wa l-ulam al-mutafalsifn)29. Aux yeux des Iwn, prophtes, imams et philosophes du moins les meilleurs dentre eux ont accs aux mmes vrits, quils expriment toutefois sous des formes diffrentes. Ainsi Muammad, tout en tant prophte et imam, tait galement philosophe: il matrisait la philosophie divine (al-falsafa al-ilhya)30, dont les reprsentants antiques furent Pythagore, Socrate, Platon et Aristote31. Les savants enracins dans la Bello I. The Medieval Islamic Controversy between Philosophy and Orthodoxy. Ijm and Tawl in the Conflict between al-Ghazl and Ibn Rushd (Islamic Philosophy and Theolo gy. Texts and Studies 3). Leiden: 1989. P. 6682;

Fakhry M. Philosophy and Scripture in the Theology of Averroes // Mediaeval Studies 30 (1968). P. 82. Contrairement aux Ismaliens, selon lesquels la totalit des versets coraniques peut tre soumise au tawl, Averros limite la lgalit de lexgse aux seuls versets figuratifs et adopte ainsi la mme position que les shiites duodcimains. Cf.: Peerwani P. Isml Exegesis of the Qurn in al-Majlis al Muayyadiyya of al-Muayyad f al-Dn al-Shrz // BRISMES: Proceedings of the 1988 Inter national Conference on Middle Eastern Studies. Oxford: 1988. P. 119.

Marquet Y. Coran et cration. Traduction et commentaire de deux extraits des Iwn al-af // Arabica 11 (1964). P. 279.

Iwn. Rasil. Vol. IV. P. 132, 138;

cf.: Marquet. Philosophie. P. 317320.

Iwn. Rasil. Vol. III. P. 7778.

Iwn. Rasil. Vol. III. P. 511512;

cf.: ibid. Vol. II. P. 342343.

Iwn. Rasil. Vol. III. P. 512.

Iwn. Rasil. Vol. III. P. 345.

Iwn. Rasil. Vol. IV. P. 263.

Ces philosophes monothistes doivent tre distingus des philosophes mdiocres qui, par manque de force intellectuelle ou aveugls par lorgueil, nobtinrent de la divinit et des ralits intelligibles quune conception tronque. Cf.: Marquet. Philosophie. P. 461476.

Philosophie grecque et religion musulmane science connaissent les secrets des prophties et sont entrans dans la pratique de la philosophie. De ce fait, ils sont les hritiers des prophtes32.

Les auteurs ismaliens oprant au sein de la dawa se distinguent des Iwn pour autant quils semblent rticents identifier de faon explicite les enracins dans la science, qui sont les matres du tawl, avec les philosophes. Lobjet de leur tawl serait-il alors dune nature diffrente, moins philosophique?

Nous avons montr que le tawl se propose de dgager la signification pro fonde, cache, secrte, sotrique (tous ces adjectifs conviennent pour traduire bin) du sens obvie de la Rvlation et de la loi. Quelle est alors cette gnose profonde, que le d ne pouvait communiquer au disciple quaprs avoir conclu avec lui un pacte dans lequel il sengage ne point divulguer aux profanes les arcanes de la religion33? Les musulmans hostiles au mouvement ismalien avaient l-dessus une opinion toute faite: au cours des sept grades que comportait linitiation, le nophyte tait amen abjurer lislam et professer la doctrine des philosophes, ce qui revient proclamer lternit du monde et de la matire, nier la prophtie, la rsurrection, le paradis et lenfer, pour aboutir en fin de parcours un athisme matrialiste, suppos tre lultime secret de la gnose is malienne34.

Aujourdhui que les livres secrets35 des Ismaliens sont entre nos mains, nous pouvons nous former une ide plus autorise de lobjet du tawl, mme si celui ci continue mettre dans lembarras certains chercheurs modernes36.

en croire al-Kirmn, les symboles sensibles qui figurent dans les Livres rvls contiennent une science profonde (ikma blia), dont la matrise est indispensable au salut de lme. Cette gnose salvatrice concerne lessence mme des tres, leurs man. Il ne sagit en aucun cas dun savoir irrationnel ou oc culte dans le sens moderne du terme. Bien au contraire, la ikma sinscrit dans les limites de la raison;

elle est rationnelle, mme si les symboles qui lexpriment peuvent contredire les principes de lintellect37.

Heureusement, al-Siistn est plus explicite sur la nature de ce savoir. Il tablit une distinction bien nette entre la rvlation (risla) et la philosophie Iwn. Rasil. Vol. I. P. 375.

Halm H. The Ismaili oath of allegiance (ahd) and the sessions of wisdom (majlis al-ikma) in Fatimid times // Daftary F. (d.). Mediaeval Ismaili History and Thought. Cam bridge: 1996. P. 91115.

Stern S.M. The Book of the Highest Initiation and Other Anti-Isml Travesties // Stern S.M. Studies in Early Ismlism. JrusalemLeiden: 1983. P. 5683.

La plupart des traits ismaliens sotriques insistent dans leur introduction sur le ca ractre secret de louvrage et interdisent au disciple, sous la menace de terribles chtiments en ce monde et dans lAu-del, den communiquer le contenu toute personne non initie. Cf.:

De Smet. Quitude. P. 3132.

En tmoignent les remarques perplexes dAnton Heinen dans: Heimen A. The Notion of Tawl in Ab Yaqb al-Sijistns Book of the Sources (Kitb al-Yanb) // Hamdard Islami cus 2 (1979). P. 3536, 39.

Al-Kirmn. Mab. P. 5154;

Walker. Master of the Age. P. 6365 (trad.), 2831 (d.).

352 Philosophy of Religion and Kalam * Daniel De Smet (ikma), la premire tant la manifestation extrieure, apparente et symbolique, de la seconde. Ds lors, il existe un paralllisme parfait entre les deux, jusque dans leur structure mme. Tout comme on distingue au niveau de la rvlation le culte par la pratique et le culte par la connaissance, la philosophie comporte un aspect pratique et un aspect thortique. Chaque volet se divise en trois dis ciplines: Les philosophes (ukam) divisent la science thortique (al-ilm) en trois parties: (1) la mtaphysique, quils appellent la science suprieure, car il sagit de la connaissance de Dieu et des anges;

(2) la science intermdiaire, notamment la connaissance de lastronomie et des mouvements des corps clestes;

(3) la science infrieure, savoir la mdecine et les arts (int). Ensuite, ils divisent la science pratique (al-amal) galement en trois parties: la politique (siysat al mma), lconomie (siysat al-a) et lthique (siysat al-qqa)38.

En fait, al-Siistn reprend une division de la philosophie qui fut labore par les commentateurs alexandrins de la logique dAristote (Ammonius, Elias, David), puis adopte par les logiciens syriaques (Paul le Perse, Michael Bq) et les premiers philosophes arabes (Ibn al-Muqaffa, Qus b. Lq, al-Kind)39.

Aussi, al-Siistn attribue-t-il explicitement cette division aux ukam, terme par lequel il dsigne de toute vidence les philosophes40. Il en rsulte que la ikma, objet du tawl, nest autre que la philosophie41. En mme temps, il dfinit al-Siistn. Ibt. P. 119120. Voir: De Smet D. Une classification ismalienne des sciences: Lapport dAb Yaqb al-Sijistn la tradition dal-Kind et ses liens avec Ab l-asan al-mir // Akasoy A. et W. Raven (ds.). Islamic Thought in the Middle Ages: Studies in Text, Transmission and Translation, in Honour of Hans Daiber (Islamic Philosophy, Theolo gy and Science. Texts and Studies 75). Leiden: Brill 2008. P. 7790. Une classification analo gue apparat galement dans: Amad b. Ibrhm al-Naysbr. Kitb Ibt al-imma. Lalani A.

(d. et trad.). Degrees of Excellence: A Fatimid Treatise on Leadership in Islam (Ismaili Texts and Translations Series 8). LondresNew York: 2010. P. 5253 (d.), 6061 (trad.).

La dsignation des trois disciplines pratiques par le terme unique de gouvernance (siysa), spcifie en gnrale, particulire et trs particulire, semble propre la tradi tion syriaque (Paul le Perse, Michael Bq) et aux premiers logiciens arabes qui en dpen dent directement (Ibn al-Muqaffa), car elle disparatra par la suite. Cf.: Hein Ch. Definition und Einteilung der Philosophie: Von der sptantiken Einleitungsliteratur zur arabischen Enzyk lopdie. Frankfurt a. M.: 1985. P. 227228. En revanche, le reste de la division se retrouve chez tous les auteurs mentionns. Cf.: Hein. Definition. P. 26, 147151, 163168, 226227;

Daiber H. Qos Ibn Lq (9. Jh.) ber die Einteilung der Wissenschaften // Zeitschrift fr Geschichte der arabisch-islamischen Wissenschaften 6 (1990). P. 108111 (texte E), 120, 124;

Biesterfeldt H.-H. Abl-asan al-mir und die Wissenschaften // Voigt W. (d.). XIX. Deut scher Orientalistentag (ZDMG. Suppl. III, 1). Wiesbaden: 1977. P. 335;

Cortabarria A. La classification des sciences chez al-Kind // MIDEO 11 (1972). P. 6364, 7071.

Notons quun philosophe comme Abu l-asan al-mir (m. 992) essaie lui aussi de construire des quivalences entre les sciences religieuses (ad, kalm, fiqh) et les sciences philosophiques (physique, mtaphysique et mathmatique). Cf.: Biesterfeldt. Abl-asan al mir. P. 336, comparer avec: al-Siistn. Ibt. P. 122;

De Smet. Classification. P. 87.

Dune manire analogue, mais moins systmatique, al-Kirmn prcise que les sciences nobles (al-ulm al-arfa) auxquelles mne le tawl, concernent lunicit de Dieu, les Intelli gences spares, la nature et lme (Rat. P. 383, 462, 470;

cf.: De Smet. Quitude. P. 358).

Philosophie grecque et religion musulmane le akm, dpositaire de la ikma, comme un homme pur, soutenu par linspiration de lEsprit saint (al-insn al-f al-muayyad bi-r al-quds)42. Le paralllisme entre la rvlation et la philosophie, qual-Siistn dveloppe en dtail43, fait ainsi du philosophe un sage inspir, trs proche de limage quen donnent les Iwn. Pour autant quil nexiste aucune contradiction ou opposition entre risla et ikma, les prophtes et les penseurs rationnels (ahl al-aql) proclament la mme vrit, mais en employant des termes diffrents, puisquils ne sadressent pas au mme public. Alors que les Iwn appellent ces savants des falsifa, pratiquant la falsafa, les auteurs ismaliens semblent viter ces termes.

Si les disciplines philosophiques aident comprendre le sens profond des Li vres rvls, le strict paralllisme entre religion et raison, entre rvlation et phi losophie fait que pour les Ismaliens le tawl sopre galement en un sens in verse. En effet, les textes philosophiques peuvent leur tour tre soumis une exgse afin den extraire le bin qui se rapporte au monde de la religion (lam al-dn). Certes les philosophes, guids par la raison, ont-ils moins recours un langage symbolique que les prophtes, mais les ralits physiques ou psy chiques quils dcrivent dans leurs livres sont elles-mmes des reflets, des sym boles se rfrant une ralit divine supra-sensible. Selon afar b. Manr al Yaman (m. vers 957), un des premiers dut ismaliens dont les crits nous sont parvenus: Dieu na cr aucune chose en ce bas monde, pas de btes sur la terre, pas doiseaux volant de leurs ailes (S. 6: 38), ni rien de vert ou de dessch (S. 6: 59), ni les matires inorganiques, comme les montagnes et les pierres, ni les arbres et les minraux, comme lor, largent et le diamant, ni au cune chose, grande ou petite, sans quil ne lait tablie comme un symbole (maal)44. Do le thme de lexgse parallle des deux Livres, que Corbin dcrit comme suit: Aussi la Nature est-elle un Liber mundi dont il faut, par le tawl, dchiffrer le sens cach, de mme que, par le tawl se dvoile le sens spi rituel du Liber revelatus, le sens vrai du Livre descendu du Ciel 45. Les auteurs ismaliens, et en particulier al-Kirmn, donnent cette exgse applicable en deux directions le nom de balance de la religion (mzn al-diyna). Elle sup pose une vision du monde entirement marque par la continuit, un symbolisme et une sympathie universels, une harmonie totale entre les diffrents niveaux al-Siistn. Ibt. P. 119.

Voir: al-Siistn. Ibt. P. 120122.

afar b. Manr al-Yaman. Kitb al-lim wa l-ulm. Morris J.W. (d. et trans.).

The Master and the Disciple: An Early Islamic Spiritual Dialogue (Ismaili Texts and Transla tions Series 3). LondresNew York: I.B. Tauris 2001. 107. P. 21 (texte) et P. 88 (traduction).

Corbin H. Hermneutique spirituelle compare // Eranos Jahrbuch 33 (1964). P. 73.

Voir: De Smet D. The Sacredness of Nature in Shii Ismaili Islam // Vanderjagt A. et K. van Berkel (ds.). The Book of Nature in Antiquity and Middle Ages (Groningen Studies in Cultur al Change 16). Louvain: Peeters 2005. P. 8596.

354 Philosophy of Religion and Kalam * Daniel De Smet de la ralit, grce laquelle il est possible de passer dun niveau lautre, de la rvlation la philosophie et vice-versa. Ayant analys ailleurs les mcanismes de cette dmarche intellectuelle si caractristique de la pense ismalienne mdivale46, il nous suffira de constater ici que la propagande anti-ismalienne a vu juste en une certaine mesure, lorsquelle affirme que lobjet du tawl is malien nest autre que la doctrine des philosophes47.

Une telle conclusion savre confirme par la manire dont Ab Yaqb al Siistn structure sa vision du monde. Celle-ci sarticule autour de quatre termes fondamentaux: tayd, tarkb, talf et tawl. LIntellect soutient (=tayd) le monde dans lexistence grce linflux manant de lui;

lme ordonne (=tarkb) lunivers suivant le modle des archtypes procdant de lIntellect;

le Prophte rdige (= talf) les livres rvls;

enfin lexgse opre par limam reconduit (= tawl) le sens apparent du texte son archtype, lIntellect.

Lharmonie universelle permet al-Siistn dtablir des quivalences entre ces quatre termes et les quatre mots qui composent la ahda islamique ou les quatre branches de la croix chrtienne48. En outre, il prcise que le tayd se situe au niveau des essences (awt), le tarkb correspond aux concepts (humm)49, le talf quivaut la parole (qawl) et le tawl lcriture (kitba)50.

Selon le tmoignage dal-Kirmn, al-Siistn avait dans son Kitb al-Nura attribu cette division Aristote: Lauteur du Nura dit: le Philosophe (al akm) mentionne dans la logique que toutes les choses se prsentent selon qua tre modalits: dans les essences-mmes (awt) des tres, dans la pense (fikra), dans la parole (qawl) et dans lcriture (kitba)51. Il y a l une allusion au prem ier chapitre du De Interpretatione, curieusement transpos sur un plan cosmolo gique: les essences des choses (= les archtypes dans lIntellect) laissent des em preintes (r) dans lme (= lme reoit lempreinte des archtypes) qui sont exprimes par la parole (= la Parole prophtique exprime les ralits subtiles laide de symboles), la parole tant fixe par lcriture (= la Parole devient un texte, dont le sens est reconduit son origine par lexgse des symboles quil Voir: De Smet. Quitude. P. 2731, ainsi que: idem. Mzn ad-diyna ou lquilibre entre science et religion dans la pense ismalienne // Acta Orientalia Belgica 8 (1993). P. 247254.

Par contre, laccusation de professer un matrialisme athe est une calomnie qui ne trouve aucune confirmation dans les textes ismaliens.

Une grande partie du Kitb al-Yanb est consacre ces quivalences: Ab Yaqb al-Siistn. Kitb al-Yanb. d. Henry Corbin // Trilogie ismalienne (Bibliothque Ira nienne 9). ThranParis: Adrien Maisonneuve 1961. 10. P. 9. 138148. P. 7076 (de la partie arabe). Trad. franaise reprise dans: Corbin H. Trilogie ismalienne. Lagrasse: 1994.

P. 2930, 119131. Trad. anglaise: Walker P. The Wellsprings of Wisdom. Salt Lake City:

1994. P. 45, 9195. Voir en outre: Corbin H. LIsmalisme et le symbole de la Croix // La Table Ronde 120 (1957). P. 122134.

Sur le sens de ce terme peu courant, voir: Walker. Wellsprings. P. 188189.

al-Siistn. Yanb. 183184. P. 9293;

trad. Corbin, P. 155156;

trad. Walker.

P. 108109.

amd al-Dn al-Kirmn. Kitb al-Riy. d. rif Tmir. Beyrouth: 1960. P. 94.

Philosophie grecque et religion musulmane contient)52. En dautres termes, selon le schma aristotlicien, les essences des choses sont reprsentes dans lme par la pense, la pense est reprsente par la parole et la parole est reprsente par lcriture. Inversement, lcriture se rfre la parole, et ainsi de suite. De mme, le tawl opre le retour du signi fiant (le hir) au signifi (le bin) et ramne finalement au point de dpart:

lIntellect. Mme si cette construction savre quelque peu trange, elle montre comment un auteur ismalien comme al-Siistn a consciemment voulu tablir son systme sur des bases aristotliciennes, et ce malgr linspiration noplatoni cienne qui domine sa pense.

Aristote comme exgte du Coran premire vue, le tawl apparat comme un moyen dintroduire dans lislam un mode de pense et des doctrines qui lui sont trangers. Pour lismalisme de tradition fatimide, il sagit dharmoniser le contenu du Coran avec une certaine philosophie dorigine grecque53. La recherche moderne identifie cette philoso phie un peu trop exclusivement au noplatonisme, tel point que lon parle au jourdhui de noplatonisme ismalien54. Certes, lomniprsence de concepts et de termes noplatoniciens dans la vision ismalienne de Dieu et du monde est indniable55, mais cela ne signifie pas pour autant que lapport aristotlicien soit ngligeable56. Nous avons vu que mme al-Siistn, considr pourtant comme Aristote. De Interpretatione. 16a 118. La traduction arabe, attribue Isq b. unayn, est dj plus explicite. Voir: Arisls. Kitb al-ibra // Abd al-Ramn Badaw (d.).

Maniq Aris. Vol. 1. KoweitBeyrouth: 1980. P. 99100. Cf.: Walker. Wellsprings. P. 187189.

Plus tard aux Indes, lismalisme nizarite aura recours au tawl pour harmoniser son in terprtation de lislam avec des notions empruntes lhindouisme, quitte y introduire des divinits hindoues. Il en rsulte la vaste littrature des ginns, o le tawl menant dun hir coranique un bin hindouiste constitue le satpanth, la voie droite. Voir: Nanji A. Towards a Hermeneutic of Qurnic and Other Narratives in Ismaili Thought // Martin R.C. (d.). Ap proaches to Islam in Religious Studies. Tucson: 1985. P. 169172;

cf.: Esmail A. A Scent of San dalwood. Indo-Ismaili Religious Lyrics (Ginans). Richmond: 2002;

Surani I. Explication des vertus de la Connaissance dans le Kalm-i Maul, un texte ismalien fondamental. Paris: 2003.

Selon Poonawala, les auteurs fatimides, et en particulier al-Siistn, use tawl on which to hang the Neoplatonic cosmology and eschatology (Poonawala. Isml tawl.

P. 218);

Tawl plays an important role in the Isml formulation of a new synthesis of rea son and revelation based on Neoplatonism and Sh doctrine (ibid. P. 222). Le terme Isml Neoplatonism apparat notamment dans le titre de louvrage de Walker, cit supra, n. 13.

Voir, e.a.: De Smet. Quitude. P. 94100, 379383.

Sans doute faut-il dceler dans cet oubli dAristote, si frquent dans les tudes is maliennes, linfluence dHenry Corbin, qui considrait lismalisme comme la rsurgence dune gnose teinte de noplatonisme, quitte en occulter presque totalement les lments aristotliciens. Voir: De Smet D. Henry Corbin et les tudes ismaliennes // Amir-Moezzi M.A., Ch. Jambet et P. Lory (ds.). Henry Corbin: Philosophies et Sagesses des Religions du Livre (Bibliothque de lcole Pratique des Hautes tudes. Sciences Religieuses 126 / Histoire et prosopographie de la section des sciences religieuses 1). Turnhout: Brepols 2005. P. 105118.

356 Philosophy of Religion and Kalam * Daniel De Smet un noplatonicien pur-sang, tablit son systme sur des prceptes pripatti ciens57. En cela, les auteurs ismaliens ne se distinguent dailleurs pas des falsifa musulmans antrieurs Averros, qui ont tous essay dune manire ou dune autre de mettre en harmonie Platon et Aristote. Tout comme les falsifa, les Ismaliens ont t encourags sur cette voie par les apocryphes noplatoni ciens les Plotiniana Arabica (en particulier la longue recension de la Theo logia Aristotelis) et le Proclus Arabus (notamment le Liber de Causis) dont la plupart circulaient sous le nom dAristote58.

Ds lors, si un auteur comme al-Kirmn donne de certains versets coraniques des exgses purement noplatoniciennes59, la science qui constitue selon lui le bin du Coran reflte galement une bonne part daristotlisme. Quelques ex emples suffiront pour illustrer ce pripattisme noplatonisant dont les philo sophes musulmans et les dut ismaliens taient particulirement friands.

plusieurs reprises, le Coran dsigne Allh comme le Vivant, celui qui subsiste par lui-mme (al-ayy al-qayym) (S. 2: 255;

3: 1-2, et autres). Con forme la tendance ismalienne qui voit en Allh non le Principe Ultime, mais plutt lIntellect Universel, sa premire crature, al-Kirmn invoque ces deux versets pour prouver que lattribut principal de lIntellect est la vie. Il dfinit lIntellect comme une substance en acte, un acte pur dont lessence nest autre que lauto-intellection. Or lacte pur, cest la vie60. linstar des falsifa et en particulier dal-Frb, al-Kirmn assimile lIntellect le Nos, la deuxime hypostase de Plotin lIntellect divin du Livre Lambda de la Mtaphysique dAristote, qui lui aussi est un vivant ternel parfait, une vie parfaite et ter nelle, en sa qualit dacte pur et de pense de la pense61. En effet lIntellect, Par consquent, la stricte opposition que Paul Walker croit devoir tablir entre un Siistn platonicien et un Kirmn aristotlicien me parat quelque peu force. Cf.: Walker P.

amd al-Dn al-Kirmn: Ismaili Thought in the Age of al-kim. Londres: 1999. P. 27, 90 91;

idem. Early Philosophical Shiism. P. 174, n. 2;

idem. Abu Yaqub al-Sijistani. P. 34.

Voir: De Smet D. Les bibliothques ismaliennes et la question du noplatonisme is malien // DAncona Cr. (d.). The Libraries of the Neoplatonists. Proceedings of the Meeting of the European Science Foundation Network Late Antiquity and Arabic Thought. Patterns in the Constitution of European Culture, held in Strasbourg, March 1214, 2004 (Philosophia Antiqua 107). Leiden: Brill 2007. P. 481492;

cf.: DAncona Cr. The Topic of the Harmony between Plato and Aristotle: Some Examples in Early Arabic Philosophy // Speer A. et L. We gener (ds.). Wissen ber Grenzen: Arabisches Wissen und lateinisches Mittelalter. Berlin New York: 2006. P. 379405;

Endress G. La Concordance entre Platon et Aristote, lAristote arabe et lmancipation de la philosophie en Islam mdival // Mojsisch B. et O. Pluta (ds.).

Historia Philosophiae Medii Aevi: Studien zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters.

Band 1. AmsterdamPhiladelphia: 1991. P. 237257.

Jai analys (De Smet. Quitude. P. 264-270) la remarquable exgse de S. 59: 24, verset dans lequel al-Kirmn reconnat lactivit de trois dmiurges, suivant une lecture noplatoni cienne dun passage du Time.

al-Kirmn. Rat al-aql. P. 189190.

Aristote. Mtaphysique. L 7, 1072b 1430;

De Caelo. II, 3, 286a 9;

cf.: De Smet.

Quitude. P. 165.

Philosophie grecque et religion musulmane qui par essence est intelligence, intelligeant et intellig (aql, qil, maql), se situe au sommet de la perfection. Il y est seul et isol, puisque son intellection ne peut avoir pour object que ltre le plus parfait, cest--dire soi-mme. Ce nest quen seconde intention, comme une sorte de produit secondaire et driv, que cette auto-intellection provoquera lmanation des hypostases infrieures. Cette thorie bien connue62, qui fut reprise la suite de Plotin et de Proclus par les Plotiniana Arabica, le Liber de Causis et certains falsifa comme al-Frb63, constitue pour al-Kirmn le bin de S. 4: 1: vous les hommes! Craignez votre Seigneur qui vous a crs dun seul tre, puis de celui-ci, Il a cr son pouse64.

Chaque Intelligence spare dont est constitu le monde intelligible, intellige, outre sa propre essence, les essences des Intelligences qui lui sont hirarchique ment suprieures, et ce jusquau niveau de lIntellect Universel. Car aucune In telligence ne tire profit de lintellection dune Intelligence infrieure, sa perfec tion rsidant uniquement dans lintellection dune entit suprieure. Al-Kirmn expose ce principe en des termes qui suivent de prs un passage de lElementatio Theologica de Proclus, attribu dans la version arabe tantt Alexandre dAphrodise, tantt Aristote lui-mme65. Cela nempche al-Kirmn de le prsenter comme une exgse du verset S. 2:285: Le Prophte a cru ce qui est descendu sur lui de la part de son Seigneur. Lui et les croyants, tous ont cru en Dieu, en ses anges, en ses Livres et en ses prophtes66.

La hirarchie des Intelligences spares dans le monde intelligible, ainsi que des tres matriels dans lunivers sensible, dpend de la distance qui les spare de lIntellect, source ultime de lmanation. mesure que lon sloigne de cette source, la perfection dcrot, la densit et lopacit augmentent, notamment cause du nombre grandissant des intermdiaires. Ce principe noplatonicien, cher aux paraphrases arabes de Plotin et de Proclus67, constitue pour al-Kirmn le bin du verset S. 40: 57: La Cration des cieux et de la terre est quelque chose de plus grand que la cration des hommes: mais la plupart dentre eux ne savent pas68.

Aristote. Mtaphysique. L 7, 1072b 1823;

L 9, 1074b 151075a 5.

Voir les rfrences dans: De Smet. Quitude. P. 172173.

al-Kirmn. Rat al-aql. P. 203.

Proclus. Elementatio Theologica. Dodds E.R. (d. et trad.). The Elements of Theolo gy. 2e d. Oxford: 1963. Prop. 167. P. 144147;

Endress G. Proclus Arabus: Zwanzig Absch nitte aus der Institutio Theologica in arabische bersetzung (Beiruter Texte und Studien, 10).

Beyrouth: 1973. P. 289292 et P. 3538 (partie arabe);

cf.: Endress. Proclus Arabus. P. 33, 40.

al-Kirmn. Rat al-aql. P. 262.

Voir, p. ex.: Theologia Aristotelis. Abd al-Ramn Badaw (d.). Afln inda l-Arab. Le Caire: 1955. P. 51;

Liber de Causis. Bardenhewer O. (d. et trad.). Die pseudo aristotelische Schrift ber das reine Gute bekannt unter dem Namen Liber de Causis. Fribourg:

1882. 4, P. 6669, 8, P. 7679, et surtout 9, P. 7981.

al-Kirmn. Rat al-aql. P. 364365.

358 Philosophy of Religion and Kalam * Daniel De Smet Plus surprenant encore, lhylmorphisme aristotlicien, selon lequel tous les tres matriels, des corps clestes aux cratures les plus humbles du monde sub lunaire, sont composs de matire (hayl) et de forme (ra), est mis en rapport avec la cration dve partir dune cte dAdam, un rcit biblique qui toutefois ne figure pas dans le Coran. Aussi, la hayl tient-elle le rle de la femme, qui reoit la forme, cest--dire les influences (r) du monde intelligible, et donne naissance aux diffrents rgnes naturels. Telle serait la signification de S. 49:13: vous, les hommes! Nous vous avons crs dun mle et dune fe melle, ainsi que de S. 4:1: vous, les hommes! Craignez votre Seigneur qui vous a crs dun seul tre, puis de celui-ci, il a cr son pouse et il a fait natre de ce couple un grand nombre dhommes et de femmes69.

Ainsi, en croire al-Kirmn, les grandes intuitions de la notique aristotli cienne se lisent aisment dans le Coran. Au moment de sa naissance, lintellect humain est vide, comparable une feuille de papier vierge ou une tablette non-crite. En tant quintellect en puissance, il est tout entier rceptivit, prt recevoir les formes sensibles et intelligibles. Cest cet intellect matriel (nos hylikos - al-aql al-hayln)70 que se rfrerait S. 16:78: Dieu vous a fait sortir du ventre de vos mres. Vous ne saviez rien71. Al-Kirmn distingue dans lme humaine un certain nombre de facults, qui sont toutes issues des analyses dAristote dans le Trait de lme ou de celles de ses commentateurs antiques:

les facults nutritive, sensitive, reprsentative et rationnelle. Or, le tawl permet de faire correspondre ces facults aux diffrentes tapes dans la cration de lhomme, telle quelle est dcrite dans les versets S. 23:1214: Nous avons cr lhomme dargile fine, puis nous en avons fait une goutte de sperme contenue dans un rceptacle solide;

puis, de cette goutte, nous avons fait un caillot de sang, puis de cette masse nous avons cr des os;

nous avons revtu les os de chair, produisant ainsi une autre cration. Bni soit Dieu, le meilleur des cra teurs!. Al-Kirmn nous apprend, en illustrant son propos laide dun schma de forme circulaire, que largile fine correspond au mlange (miz) dont lme tire son existence72;

la goutte de sperme se rfre la facult nutritive, le caillot de sang la facult sensitive, la masse la facult reprsentative, les os la fa cult rationnelle, la chair la facult intelligeante (qila) et lautre cration la seconde perfection, qui marque lactualisation complte de lintellect73. Une al-Kirmn. Rat al-aql. P. 328.

Voir notamment: Aristote. De Anima. III, 4, 429a 10430a 2.

al-Kirmn. Rat al-aql. P. 451452. Al-Kirmn interprte de la mme manire le clbre hadith selon lequel chaque enfant nat avec la disposition inne dembrasser lislam, mme si ses parents sont juifs, chrtiens ou zoroastriens.

Il ne mest pas clair ce quil faut entendre par ce mlange. Gnralement, al-Kirmn emploie ce terme pour dsigner la matire seconde, forme du mlange des quatre lments.

Toutefois, lme nest pas constitue de cette matire seconde. Cf.: De Smet. Quitude. P. 355, n. 211.

al-Kirmn. Rat al-aql. P. 481482;

cf.: De Smet. Quitude. P. 355.

Philosophie grecque et religion musulmane harmonie totale est ainsi tablie entre lanthropogonie coranique et la notique aristotlicienne.

Pour accder sa seconde perfection but ultime de lexistence humaine lintellect devra pleinement sactualiser, en souvrant autant que possible lin fluence de lintellect agent. Suivant une lecture dAristote qui remonte pro bablement Jean Philopon, al-Kirmn identifie cet intellect agent avec linstructeur (al-muallim) qui confre au disciple linstruction salvatrice (le talm). Pour lauteur ismalien, ce muallim nest autre que lImam, source ul time de toute connaissance et principe de lactualisation des mes74. Al-Kirmn donne cette doctrine ismalienne un fondement philosophique laide de la notique aristotlicienne, quil prsente comme le bin des versets S. 16:78 (cit ci-dessus) et S. 16:43 (ou 21:7): Si vous ne le savez pas, interrogez les gens auxquels le Rappel a t adress75.

Une philosophie rvle Ces quelques exemples emprunts au Rat al-aql dal-Kirmn peuvent tre multiplis sans difficult, non seulement en dpouillant les ouvrages de ses collgues fatimides, mais galement en parcourant limmense littrature ult rieure, la fois ayyibite et nizarite76. Il en rsulte que les Ismaliens retrouvaient dans le Coran tout un ensemble de doctrines issues dune synthse originale entre les deux grands courants de la philosophie antique: le platonisme et laristotlisme. En cela, ils ne se distinguaient gure des falsifa, qui eux aussi ont eu recours, dune manire ou dune autre, au mcanisme du tawl, dans le souci dharmoniser la pense grecque avec la lettre du Coran. Lexemple dAverros nous a montr que les falsifa invoquent le mme verset S. 3: De Smet. Quitude. P. 359360. Cf.: Jean Philopon. De Intellectu. Verbeke G. (d.).

Jean Philopon. Commentaire sur le De Anima dAristote. Traduction de Guillaume de Moer beke. LouvainParis: 1966. P. 10, 1819, 48, 51, 56, 58, 91. La mme thorie se retrouve chez un contemporain dal-Kirmn: al-Naysbr. Kitb Ibt al-imma. P. 5556 (d.), P. (trad.). Al-Naysbr fait explicitement correspondre limam lIntellect Universel: idem.

Kitb Ibt al-imma. P. 17, 50 (d.), P. 42, 59 (trad.).

al-Kirmn. Rat al-aql. P. 288289, 311.

Pour nous limiter un exemple supplmentaire, tir dun des rares crits nizarites ayant survcu au dsastre dAlamt: Nar al-Dn s propose dans le Rawat al-taslm un tawl qui reconnat dans S. 35:1 une allusion aux quatre phases dans lactualisation de lme humaine selon la notique aristotlicienne. Voir: Jambet Ch. (trad.). Nasiroddin Tusi. La convocation dAlamut. Lagrasse: Verdier 1996. P. 344345. On pourrait comparer cette exgse au tawl de S. 23:1214 chez al-Kirmn (voir supra) et linterprtation du verset de la lumire (S. 24:35) par Avicenne. Cf.: Gardet L. La pense religieuse dAvicenne (tudes de Philoso phie Mdivale 41). Paris: 1951. P. 139140;

Chaouki Zine M. Linterprtation symbolique du verset de la lumire chez Ibn Sn, azl et Ibn Arab et ses implications doctrinales // Arabi ca 56 (2009). P. 551559.

360 Philosophy of Religion and Kalam * Daniel De Smet pour lgitimer la pratique du tawl77. En outre, falsifa et Ismaliens dpen dent des mmes textes antiques;

les auteurs ismaliens ont lu les falsifa et, notre avis, certains falsifa comme Avicenne ont lu des textes isma liens79.

Il est vrai qual-Siistn et al-Kirmn ne se rfrent quoccasionnellement de faon explicite des auteurs antiques. Malgr ltendue de leur uvre respec tive, ce nest quen quelques rares endroits et toujours en passant quils mention nent les noms dEmpdocle, dAristote et de Galien80. En outre, leur attitude envers la falsafa savre trs critique, voire franchement hostile. Al-Kirmn consacre un chapitre entier de son Tanbh al-hd ouvrage encore indit la rfutation des philosophes, alors qual-Siistn nhsite pas critiquer svrement le calife abbasside al-Mamn pour avoir patronn la traduction des livres des philosophes grecs matrialistes et athes81. Nonobstant le dsir vi dent de polmiser contre les Abbasides, de tels propos ne peuvent que surprendre sous la plume dun auteur dont luvre toute entire est imprgne de philoso phie grecque et qui en exalte les doctrines au point den faire le sens cach du Coran! Par ailleurs, nous savons par un tmoignage direct, celui dIbn al Hayam, que les dut ismaliens tudiaient et commentaient les auteurs antiques en version arabe: Hippocrate, Platon, Aristote, Socrate, Empdocle, Galien et En labsence dune tude densemble sur les techniques dexgse coranique dans la fal safa, une comparaison avec le tawl ismalien semble prmature. Voir toutefois les remar ques pertinentes de Jean Jolivet dans: Jolivet J. Le dploiement de la pense philosophique dans ses rapports avec lIslam jusqu Avicenne // LIslam, la philosophie et les sciences. Paris:

1981. P. 3558, ainsi que: Gardet. La pense religieuse dAvicenne. P. 139141;

Janssens J.

Avicenna and the Qurn: A Survey of the Qurnic Commentaries // MIDEO 2526 (2004).

P. 177192. De Smet D. et M. Sebti. Avicennas Philosophical Approach to the Quran in the Light of His Tafsr Srat al-Ikhl // Journal of Quranic Studies 11 (2009). P. 134148. Je prpare actuellement avec Meryem Sebti un livre intitul Avicenne et le Coran. Les traits dexgse philosophique, qui comportera une dition et une traduction annote des traits de tafsr dAvicenne.

Cela est certain pour luvre dal-Frb. Voir: Walker. Early Philosophical Shiism.

P. 3435;

idem. amd al-Dn al-Kirmn. P. 119122;

De Smet. Quitude. P. 282284, 380;

idem. Al-Frbs Influence on amd al-Dn al-Kirmns Theory of Intellect and Soul // Adamson P. (d.). In the Age of al-Frb: Arabic Philosophy in the Fourth / Tenth Century (Warburg Institute Colloquia 12). LondresTurin: 2008. P. 131150. Quant linfluence dAvicenne, voir: De Smet D. Avicenne et lismalisme post-fatimide, selon la Risla al-Muf da f mulaz al-Qada de Al b. Muammad b. al-Wald (ob. 1215) // Janssens J. et D.

De Smet (ds.). Avicenna and his Heritage. Acts of the International Colloquium, Leuven Louvain-la-Neuve, September 8 September 11, 1999 (Ancient and Medieval Philosophy. De Wulf-Mansion Centre. Series 1/28). Louvain: 2002. P. 120.

De Smet D. La doctrine avicennienne des deux faces de lme et ses racines ismaliennes // Studia Islamica 93 (2001). P. 7789.

On trouvera les rfrences pour al-Siistn dans: Walker. Early Philosophical Shiism.

P. 34, et pour al-Kirmn dans: De Smet. Quitude. P. 33.

al-Siistn. Kitb al-Iftir. P. 175.

Philosophie grecque et religion musulmane Dioscoride sont nomms explicitement82. Comment expliquer alors les rserves mises envers la falsafa?

Al-Siistn lui-mme nous en donne la rponse. propos dune analyse du mouvement, mene en termes aristotliciens, il remarque que les savants (ulam) terme que le contexte nous invite prendre dans le sens de philo sophes ont pu laborer une science valable, pour autant quils sont tributaires de lenseignement prophtique, le seul qui soit vridique83. Dune faon encore plus explicite, il affirme par ailleurs que les meilleurs parmi les philosophes grecs, sils ont russi lever leur rflexion jusquaux ralits spirituelles et acqurir une certaine connaissance de lme, cest grce lenseignement quils ont reu de la bouche des prophtes auxquels ils ont succd. Car, par leurs propres moyens, ils nauraient jamais pu y parvenir84.

Le d fatimide Nir-e osraw (mort entre 1072 et 1077) qui, contrairement al-Siistn et al-Kirmn, revendique pour lui-mme le titre de faylasf et reconnat avoir tudi les livres des philosophes85, proclame lidentit foncire entre le savoir prophtique et le savoir philosophique86. Hritiers des Prophtes, les meilleurs philosophes grecs, les philosophes divins (mutaallihn-e fal sifa), savoir Socrate, Empdocle, Platon et Aristote, ont labor une sagesse divine, une thosophie qui ne contredit jamais le contenu de la Rvlation. En tmoigne la manire dont le divin Aristote conoit du moins selon Nir-e osraw lunit et lunicit de Dieu (le tawd)87. Ds lors, il nest gure ton nant quAristote devient lexgte du Coran et que sa philosophie en reprsente le bin.

Ces rflexions dal-Siistn et de Nir-e osraw nous ramnent aux Iwn al-af, dont nous avons montr quils dfendent une conception tout fait ana logue du caractre rvl de la bonne philosophie. Eux aussi distinguent clairement les vrais philosophes, bnficiaires de linspiration divine, des pseudo-philosophes infidles, ces orgueilleux qui croient pouvoir sappuyer Ibn al-Hayam. Kitb al-Munart. Madelung W. et Paul Walker (d. et trad.). The Advent of the Fatimids. A Contemporary Shii Witness. Londres: 2000 (voir lindex, s.v.).


al-Siistn. Ibt. P. 101.

al-Siistn. Ibt. P. 158159;

cf.: Walker. Early Philosophical Shiism. P. 3233. De mme, al-Naysbr (Kitb Ibt al-imma. P. 110 (d.), P. 83 (trad.)) affirme que les philosophes (falsifa) ont vol (saraqa) ceux qui dtiennent la vrit (ahl al-aqqa) (c.--d. les imams) la dfinition de la philosophie comme tant le fait de devenir pareil au Crateur selon la capacit de lhomme (al-falsafa hiya al-taabbuh bi l-bri al asab qat al-baar).

Nir-e osraw. Kitb-e mi al-ikmatayn. d. Henry Corbin et Muammad Mon (Bibliothque Iranienne 3). ThranParis: Adrien Maisonneuve 1953. P. 17;

traduction fran aise Isabelle de Gastines: Nsir-e Khosraw. Le Livre runissant les deux sagesses (LEspace Intrieur 40). Paris: 1990. P. 48.

Nir-e osraw. Kitb-e mi. P. 18 (d.), P. 49 (trad.).

Nir-e osraw. Kitb-e mi. P. 67, 72 (d.), P. 91, 95 (trad.).

362 Philosophy of Religion and Kalam * Daniel De Smet sur la seule force de leur intellect en se passant de la Rvlation88. Toutefois, cette notion de philosophie rvle nest pas propre aux Ismaliens, puis quelle apparat galement chez un philosophe comme Abu l-asan al-mir, qui ntait pas Ismalien. Soucieux de dfendre la lgitimit de la philosophie face la suspicion des thologiens orthodoxes, al-mir soutient que les grands sages de la Grce (les Prsocratiques, Socrate, Platon, Aristote) ont puis leur pense la niche de la prophtie89. La dmarche dal-mir a t rendue poss ible par lexistence de doxographies qui attribuent aux philosophes antiques des doctrines remanies selon les exigences des religions monothistes90. Les auteurs ismaliens sinscrivent ainsi dans une tradition beaucoup plus large, qui va du Pseudo-Ammonius al-ahrastn, en passant par al-mir et la plupart des phi losophes arabes, dont Avicenne91. Tous ont adopt des formes de tawl, encore imparfaitement tudies, mais dont la comparaison jetterait coup sr une lu mire nouvelle sur les relations entre ces diffrents courants de la pense mu sulmane.

O rside alors la spcificit de lapproche ismalienne? Si on exclut les questions se rapportant directement au monde de la religion (limamat, la dawa et leschatologie), le tawl ismalien ne se distingue gure de la falsafa par le contenu des doctrines quelle dgage du texte de la Rvlation92. En outre, il se veut tout aussi rationnel que lexgse des philosophes: al-Kirmn nest pas moins intransigeant quAverros sur le principe qui rige la raison en critre unique pour linterprtation des versets ambigus. Certes, al-Kirmn se spare dAverros ds quon aborde la question de savoir qui est apte prsenter une exgse fiable: pour le philosophe andalou, le tawl est strictement rserv llite des falsifa, les seuls parmi les hommes dont lintelligence permet de dvelopper un raisonnement dmonstratif;

pour lIsmalien, par contre, le tawl Al-Siistn et al-Kirmn vitent prcisment dassocier leurs doctrines la falsafa, parce que pour eux ce terme a une connotation de philosophie laque, une pense situe en dehors de tout contexte religieux. Cf.: Walker. Early Philosophical Shiism. P. 32.

Abu l-asan al-mir. Kitb al-Amad ala l-abad. Rowson E.K. (d.). A Muslim Phi losopher on the Soul and its Fate (American Oriental Series 70). New Haven: 1988. P. 7075;

cf.: De Smet D. Empedocles Arabus: Une lecture noplatonicienne tardive. Bruxelles: 1998.

P. 3845.

La plus connue est la Doxographie de Pseudo-Ammonius: Rudolph U. (d. et trad.).

Die Doxographie des Pseudo-Ammonius: Ein Beitrag zur neuplatonischen berlieferung im Islam (Abhandlungen fr die Kunde des Morgenlandes 49/1). Stuttgart: 1989. Cf.: Daiber H.

Hellenistisch-kaiserzeitliche Doxographie und philosophischer Synkretismus in islamischer Zeit // Aufstieg und Niedergang der Rmischen Welt. II, 36.7. Berlin: 1994. P. 49744992;

De Smet. Empedocles. P. 2831.

Ibn Sn. Risla f Ibt al-nubwt. d. Michael Marmura. Beyrouth: 1991. 16. P. 48.

Ainsi, le polmiste zaydite Abu l-Qsim al-Bust a bien vu que les positions dfendues par al- Siistn sont identiques celles des anciens parmi les philosophes. Voir lextrait de son Kaf Asrr al-Binya, cit par: Walker. Early Philosophical Shiism. P. 167, n. 23.

Philosophie grecque et religion musulmane est le privilge des Imams et des muayyadn, les initis qui au sein de la dawa sont soutenus par linspiration divine. Mais dans la pratique ces inspirs con stituent une lite de philosophes qui travaillent indpendamment de lImam et dans une grande libert, ce dont tmoignent les divergences doctrinales con sidrables dun auteur lautre. Les thologiens sunnites, comme Ibn Taymya et Ibn al-awz, nont-ils pas mis les Ismaliens, les philosophes, les Mutazilites et les mystiques dans le mme sac, en leur reprochant dinterprter le Coran se lon leur opinion personnelle93? Enfin, les dut ismaliens pratiquent une philo sophie qui se veut rvle, inspire et sacre, tel point quils en interdisent la diffusion auprs du public profane. De mme, Averros a tax dinfidle le phi losophe qui livre le rsultat de ses spculations en pture la foule, inapte en comprendre le sens94.

Peerwani. Isml Exegesis of the Qurn. P. 126.

Ibn Rud. Fal. 4546. P. 146149, 5658. P. 156159. Mme attitude chez Avi cenne: il est interdit de rvler la foule le contenu du tafsr philosophique du Coran. Cf.: Ibn Sn. al-Risla al-Aawiyya f amr al-mad. Avicenna. Epistola sulla vita futura. d. et trad. Francesca Lucchetta. Padoue: 1969. P. 4245.

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